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  • Christine de PISAN

    20 février 2007, par Evelyne Rochedereux
    Livres

    La première féministe française identifiée et estampillée est Christine de Pisan, née à Venise en 1364, fille de Thomas de Pisan (originaire de Pisano en Italie) astrologue, médecin et conseiller du roi Charles V (dit le Sage). On dit que le père de Christine établit son thème à sa naissance et décela chez elle les mêmes goûts que lui-même avait pour les lettres, les sciences et la philosophie. Cela le consola un peu de la déception que son aînée ne soit pas un fils. Il consacra du temps à son instruction : lire, écrire, connaître le latin et les philosophes malgré le déplaisir de sa femme qui souhaitait faire de sa fille une parfaite jeune ménagère. Christine quant à elle, aimait beaucoup jouer !

    Une enfance heureuse et à 15 ans à peine, elle est mariée à un jeune homme de « bonne famille », de petite noblesse, pas trop riche mais éduqué : Etienne du Castel. Compte tenu des relations de son père, les prétendants n’avaient pas manqué, mais par chance, Thomas de Pisan choisit pour sa fille, un homme jeune et instruit, plutôt qu’un barbon plein de sous. Etienne est notaire et secrétaire du roi et Christine l’aime, ce qui ne devait pas être courant à l’époque. Mais Etienne meurt brutalement au cours d’une épidémie en 1389, l’année suivante, décède le père de Christine. Elle se retrouve veuve avec 3 enfants, 2 garçons et une fille, une nièce, sa mère et deux jeunes frères à charge, elle n’a que 25 ans et elle est étrangère.

    Sa vie bascule. Comment faire vivre tout ce monde-là ? Elle racontera plus tard dans une de ses œuvres « La mutacion de fortune » (1403) comment de femme, elle est devenue homme à la mort de son mari, en assumant les responsabilités de chef de famille.

    Elle cherche de l’argent par tous les moyens. Elle arpente les couloirs du Palais Royal essayant d’obtenir audience afin de se faire payer les émoluments de son mari défunt. Non seulement, elle n’obtient rien, mais en plus les hommes la prennent pour une prostituée. Elle tente de récupérer l’héritage de son mari et se fait gruger par des aigrefins qui la ruinent. Ces expériences, lui font réaliser la fragilité de la situation des femmes seules, mais elle n’a pas pour autant envie de se remarier, ni de se faire entretenir.

    Pour tromper sa détresse, elle trempe sa plume dans ses larmes et se met à écrire des ballades dans lesquelles elle pleure son amour perdu, sa solitude, sa souffrance, mais clame sa révolte et sa détermination :

    « Seulette suis et seulette veux estre
    Seulette m’a mon doux ami laissée
    Seulette suy, sans compaignon ne maistre
    Seulette suy, dolente et courrouciee »

    Elle a des relations, ses écrits sont lus et appréciés et bientôt, de grands seigneurs lui commandent des œuvres, des biographies, dont celle de Charles V. Elle choisit ainsi d’exercer le métier d’écrivaine et à l’âge de 30 ans se lance avec passion, comme une néophyte dans l’acquisition des connaissances qu’elle n’a pas et regrette, qu’étant née femme, elle n’ait pas pu en bénéficier plus tôt.

    Le plus remarquable chez Christine c’est qu’elle va parler d’elle, de ses expériences de femme, de sa mère, de ses enfants et aussi des autres femmes, dans les écrits qui ne sont pas des commandes. L’œuvre de Christine est ainsi un témoignage vivant de la vie des femmes de la fin du XIVème et du début du XVème. Elle est une sorte de reporter journaliste.

    Mais surtout Christine est une authentique militante féministe. Non seulement elle va dénoncer l’absence d’instruction des femmes et les violences commises à leur encontre, mais elle va s’impliquer personnellement, seule contre des intellectuels humanistes réputés de son temps, pour dénoncer la misogynie du « Roman de la Rose ». Cette œuvre laissée inachevée par Guillaume de Lorris et tout imprégnée d’amour courtois est reprise quelques années plus tard par Jean de Meung et devient un manifeste violent contre les femmes. Finie la Rose pour laquelle se meurt d’amour le preux chevalier, la Rose n’est plus que perfidie, méchanceté, danger ! Et Christine attaque, dénonce : ses épîtres sont lues et rendent furieux les défenseurs du « Roman de la Rose » new style, dont Jehan de Montreuil, clerc très célèbre. Comment ? Une femme ose se mesurer aux intellectuels les plus renommés ? Ainsi naît en France la première querelle littéraire, et la danse est menée par une femme ! Christine reçoit des soutiens d’intellectuels respectés, comme Jean Gerson ou Eustache Deschamps, mais c’est la première bataille d’idées, qui n’est pas menée qu’entre clercs. Et elle ne lâchera jamais la partie.

    Christine de Pisan est aussi prise dans les tourments de son époque : la Guerre de Cent ans. Son enfance avait connu cette période de paix qu’avait su instaurer Charles V, mais la mort de celui-ci, la venue sur le trône d’un enfant de 11 ans, manipulé par ses oncles et qui pour le grand malheur de tous va sombrer dans la folie, fait basculer la France dans l’une de ses périodes les plus sombres. Bien que d’origine italienne, Christine a adopté sa nouvelle patrie, avec passion. Elle aime profondément la France et a décliné l’invitation du roi d’Angleterre de devenir « l’ornement » de sa cour. Elle se range politiquement du côté du dauphin, le futur Charles VII que son père a déshérité au profit du roi d’Angleterre. Mais surtout elle est une avocate de la paix civile.

    Cependant, les violences sont telles à Paris, qu’en 1418 Christine doit partir se réfugier au monastère de Poissy où sa fille est moniale. C’est de là qu’après onze ans de silence, nous parviennent ses derniers écrits « Le Ditié en l’honneur de la Pucelle » consacré à Jeanne d’Arc :

    « L’an mil quatre cent vingt et neuf
    Reprit à luire le soleil.
    …/…
    Qui vit donc chose advenir
    Plus hors de toute opinion
    …/…
    Il n’est homme qui le pût croire
    … /…
    Que Dieu, par une vierge tendre
    Ait dès lors voulu
    Sur France si grande grâce étendre
    …/…
    Voici femme, simple bergère
    Plus preux qu’oncques homme fut à Rome
    …/…
    Jamais parler
    N’ouïmes de si grande merveille. »

    Essayons d’imaginer ce dernier enchantement de Christine, la France, sa France, sauvée par une femme ! Par bonheur, sa mort précèdera la capture et le supplice de Jeanne, lui épargnant un immense chagrin.

    Christine de Pisan a beaucoup écrit, mais peu de ses livres ont été réédités récemment. La dernière édition de ses oeuvres complètes remonte aux années 1886-1896, en 3 volumes par Maurice ROY, Paris « Société des anciens textes français ».

    Malgré l’impressionnante bibliographie ci-dessous, imaginez-vous que l’édition de l’année 2000 du « Robert des Grands Ecrivains de Langue Française » ignore Christine de Pisan, de même que Marie de Gournay à qui nous consacrerons un prochain portrait. Il est vrai que les féministes n’ont jamais eu bonne presse !

    Victoire

    BIBLIOGRAPHIE

    - Poèmes lyriques composés entre 1389 et 1405 : « Cent ballades » ; « Ballades de divers propos » ; « Cent ballades d’amant et de dame ».

    - Œuvres de circonstance commandées par des mécènes : « Livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V » 1404 ; « Le livre de preudhommie » 1405-1406.

    - Militante de la paix : « Epître à Isabeau de Bavière » 1405 ; « La lamentation sur les maux de France » 1410 ; « Lamentations sur les maux de la guerre civile » 1420.

    - Philosophe, domaine dans lequel elle fait surtout de la compilation sur les sujets les plus variés : politique, morale, religion, art militaire ! C’est la partie la moins intéressante de son œuvre, mais qui illustre sa soif de savoir et bien entendu de comprendre.

    - Allégories : « Le livre du chemin de longue estude » 1402-1403 (6000 vers) ; « L’advision de Cristine » 1405 ; « Livre de Mutacion de fortune » 1403 * Ecrits féministes : « Epître au dieu d’’Amours » 1399 ; Epîtres du Débat sur le Roman de la Rose » 1401-1402 – édité chez Champion en 1977 ; « Le livre de la Cité des dames » 1404-1405 (édité chez Stock en 1992) ; « Epître de la prison de la vie humaine » 1418 et enfin le « Ditié de Jehanne d’Arc » 1429.

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