L’autre soir s’est tenu à la librairie Violette and co une rencontre revigorante. Trois féministes, de génération différente, nous présentaient leur dernier ouvrage. Pour la première fois peut-être, un véritable dialogue s’est engagé entre elles, et avec nous, le public, au-delà des générations. Le fil d’Ariane passait de l’une à l’autre, le fil du féminisme revendiqué haut et fort par les plus jeunes. Et ça c’était un scoop. Oui, aujourd’hui en France, il y a une relève féministe ! « Joyeuse, démocratique et pragmatique ». Mais il faut la chercher là où elle est. Différente, et à la fois très proche de nous, les anciennes, dont elles se réclament.
Françoise Flamant, une féministe « historique » comme on les appelle, nous conte dans son livre « A tire d’elles », les histoires de onze femmes, dont la vie fut bouleversée par l’émergence du féminisme des années 60-70. Pour la première fois dans l’histoire, des femmes de pays différents rompent avec leur destin de femme et se lancent dans l’aventure de la vie. Plus rien ne semble impossible à ces formidables aventurières qui explorent les chemins de leur liberté et de leur génie propre, dans les domaines les plus divers et inédits. Françoise a remarquablement brossé les portraits de ces femmes. Ce ne sont pas des vedettes et elles témoignent que se réaliser était alors à la portée de toute une chacune. Elles découvrent avec une joie de pionnières, leurs talents, qui s’exercent aussi bien dans la charpente que dans le design ; elles osent assumer des choix insolites pour des femmes et vivre leurs sexualités sans tabou. J’ai retrouvé dans ces itinéraires le souffle de ces années-là, où tout paraissait possible.
Dans « 14 femmes », les auteures, qui sont nées dans les années 70, et sont féministes aujourd’hui, ont pris le même parti que Françoise. Plutôt que d’écrire un essai théorique sur le féminisme, comme le leur demandait l’éditeur, elles ont préféré faire le portrait de 14 femmes, plutôt connues, avec quelques inconnues. Elles revendiquent un féminisme pragmatique « qui considère qu’il n’y a que des situations, et des femmes qui les prennent à bras le corps ». Leur ambition n’est plus de changer le monde, dans un monde qui n’est plus celui des années 70, mais d’affronter leur vie et d’en faire quelque chose qui se tienne. A travers ces quatorze portraits, se dessinent les galères et les conquêtes des femmes d’aujourd’hui. Leur gageure : ajuster en permanence vie et pensée, sans résultat garanti. Là est l’épuisant défi du féminisme. Le vent de la libération ne les porte plus, c’est sûr, mais elles restent dans son sillage et cherchent, têtues, leur voie, comme les aînées dont elles se réclament.
Cette voie peut être insolite. Comme celle de Wendy Delorme qui a écrit « Quatrième génération », sorte de roman autobiographique. Son héroïne, Marion, est une rebelle, au passé chargé, qui balade son mal être entre drogue, alcool et voyages. Elle trouvera une sorte de salut dans le lesbianisme, versant « fem », « mélange du bas résille et de la botte de combat » et dans la baise tous azimuts. Sans complaisance pour ce monde « de merde », elle a compris que « être une femme relève de la performance ». Elle est reconnaissante à ses aînées féministes, mais elle ne s’identifie pas à elles. Elle est « quatrième génération », qui se cherche dans une époque difficile. Pour elle la libération sexuelle n’est pas un vain mot, et elle y puise une raison de vivre. Voilà de quoi nous réconforter, nous les aînées qui avons voulu disposer de notre corps et de nos désirs.
Eh ! oui ! Les graines qu’on sème ne donnent pas toujours les fruits attendus. Les pionniers sont toujours déçus par leurs héritiers, quand ils ont la chance ou la malchance de vivre assez longtemps pour les connaître. Nous avons tendance, nous les anciennes combattantes, à chercher aujourd’hui ce que nous avons connu hier. Plutôt que de nous lamenter sur le féminisme qui n’est plus ce qu’il était, intéressons-nous à ce qu’il est aujourd’hui. Et étonnons-nous de constater les chemins inattendus que prend la libération ; sachons reconnaître la filiation de nous à elles, les plus jeunes. L’essentiel est là : l’esprit du féminisme est toujours vivant, dans le même refus de s’aligner, dans la manière de subvertir les injonctions en les retournant à son avantage, dans l’exigence de réussir sa vie par soi-même et en partant de soi.
Justine
