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  • Des mots pour le dire

    25 mars 2007, par Anne Zelensky
    Féminisme

    Une situation, un sentiment, une chose est dans les limbes tant qu’on ne peut la nommer. Cela vaut particulièrement pour les sentiments. Nous en sommes en matière de sentiment et de sensualité à la préhistoire. On a réduit la palette nuancée de ce qui nous attire vers l’autre, à une monochromie répétitive : le sexe. Longtemps ce fut l’hétérosexualité. Désormais l’homosexualité a aussi droit de cité. Timidement, la bisexualité se fraye un chemin. Mais on reste dans le sexe. Mot dur, qui coupe, sépare, étiquette. Et depuis la fameuse libération sexuelle, c’est un impératif : toute approche de l’autre doit passer par les fourches caudines de la fornication. Pire que du temps de la répression, où paradoxalement, on pouvait explorer d’autres territoires que celui-là. Aujourd’hui on est sommé de choisir son camp et d’afficher la couleur monochrome. Malheur aux indéfinis ou aux non pratiquants ! Libérés/es ? Si peu. Mais à coup sûr toujours coupé/es de nos richesses affectives, émotives et sensuelles.

    Nos chères Précieuses si peu ridicules, ont tenté il y a trois siècles de civiliser ces moeurs barbares. Leur Carte du Tendre a laissé une trace émue dans nos mémoires. Elles y tentaient une exploration fine des chemins divers qui nous mènent vers l’autre. Il faut poursuivre cette passionnante recherche qui s’est enlisée dans le marais du sexe, reprendre l’initiative, là comme partout ailleurs : les mâles ont l’imagination bornée en cette matière et ne voient pas plus loin que le bout de leur obsessionnel zizi.

    Deux rencontres non homologuées me sont restées en mémoire.
    La première avait pour cadre St Domingue, il y a des décennies de cela. L’île était encore peu touristique. Nous logions avec mon ami dans un petit hôtel, le Maritza, à Sosua, sur la côte nord. Nous allions nous promener le soir dans le bidonville du bas du bourg. Tout le monde sortait sur son pas-de-porte pour prendre le frais et bavarder, sur fond de merengue. On nous invitait à entrer, à partager una copita de ron ( verre de rhum). C’est là que j’ai connu Zorrito (petit renard). C’était un garçonnet de 11-12 ans, petit pour son âge, que j’appelais ainsi. Il ne mangeait pas à sa faim tous les jours. Une fratrie nombreuse. C’est lui que j’ai remarqué, je ne sais pourquoi. Il avait un visage de petit renard, vous fixait dans les yeux, et parlait très peu. J’ai dû lui donner quelque chose. Le lendemain, je l’ai aperçu aux abords de l’hôtel. Je suis allée vers lui, lui ai proposé une promenade sur la plage. Il me jetait des regards furtifs de côté. Nous nous sommes retrouvés chacun des jours qui ont suivi jusqu’à mon départ. Je lui gardais à manger ; j’avais convaincu mon compagnon de lui donner une chemise. Zorrito parlait toujours aussi peu, quelques mots d’espagnol. Il me regardait droit dans les yeux, souriait parfois, prenait tout ce que je lui donnais, serrait sa petite main un peu sale dans la mienne quand nous nous promenions sur la plage. Je n’ai jamais oublié Zorrito. Comment nommer ce qui s’est passé entre nous ?

    La deuxième rencontre, c’était en Corse. J’étais en vacances dans un gîte perdu dans la garrigue au-dessus de Propriano. Le lendemain de notre arrivée, nous avons fait le tour de la propriété. C’est là que j’ai aperçu Aliboron, posté près du grillage. Nous avons fait connaissance, j’ai caressé son beau cuir gris perle. J’ai découvert combien il aimait qu’on le lui batte, comme on fait d’un tapis. La poussière s’envolait, embuant l’air ensoleillé du matin. Chaque jour, j’allais le retrouver au même endroit. Il avait ses habitudes. L’après-midi, vers quatre heures, ses oreilles apparaissaient derrière les lauriers qui délimitaient la maison du propriétaire et le gîte. J’arrivais, des quignons de pain plein les mains. Aliboron « feulait » de plaisir et mes mains naviguaient dans le duvet de ses longues oreilles. Un soir, Aliboron déboula tout d’un coup dans le petit jardin du gîte. Il avait bravé l’interdit et franchi la barrière pour nous rejoindre. Las ! le propriétaire intervint aussitôt et ramena Aliboron dans son pré. Les jours suivants, il bouda, me tournant la croupe. Et puis il oublia cette trahison. Quand il apercevait notre voiture sur la route qui montait à la propriété, il dévalait la pente de son pré pour nous accueillir. Comment nommer ce qui se passait entre Aliboron et moi ?

    Vous avez peut-être vu Tatie Danielle (un film de Chatillez). Rien ne trouve grâce aux yeux de cette vieille dame très méchante, qui joue les pires tours à la famille de son neveu, pourtant si accueillante. Mais le cœur endurci de Tatie, telle une banquise au printemps, va craquer. Pour une jeune fille chargée de la garder, aussi teigneuse qu’elle, qui lui tiendra tête et l’abandonnera à sa méchanceté. Tout est bien qui finit bien, la jeune fille reviendra et elles partiront toutes les deux vers l’aventure et la belle vie.

    On multiplierait les exemples de ces affinités à la limite du sentiment amoureux qui peuvent réunir les êtres vivants. Il y en même qui mènent avec leur plante préférée une idylle. Arroser, vaporiser, surveiller la fraîcheur du terreau, essuyer tendrement les feuilles … on n’est jamais assez prévenant avec le végétal de son cœur. Certain/es ont écrit des livres pour dire tout le réconfort que leur a apporté leur jardin dans une période difficile de leur vie.

    Il n’y a pas de mots pour parler de ces échanges. Et pourtant ils sont le plus souvent source de plénitude et de réconfort affectif. À l’inverse de la relation dite amoureuse, qui charrie son lot de bonheurs éphémères et surtout d’archaïsmes et de souffrances. Et à l’opposé de l’échange sexuel réducteur, quand il n’est que cela. Le langage se met en quatre pour l’amour et le sexe, leur offre en prose et en vers ses plus beaux fleurons. Les autres échanges sont relégués au rôle de substitut.

    Justine

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