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  • Le Castor aurait cent ans…

    18 février 2008, par Anne Zelensky
    Féminisme

    « La femme libre est seulement en train de naître. » Simone de Beauvoir

    En ce début de 2008, on célèbre le centenaire de la naissance de Beauvoir. Une des figures les plus marquantes de la Civilisation, à cause de son œuvre et de sa vie, qui ont servi de modèle à des milliers de femmes et d’hommes dans le monde. « Le deuxième sexe » marquera l’histoire des idées. Traduit et étudié partout sur la planète, il a offert l’analyse la plus magistrale de l’oppression des femmes et éclairé des milliers de consciences. Il restera une des pierres les plus remarquables sur le chemin qui mène l’humanité vers plus de lumière. Mais il faut sans relâche les dégager du sable de l’obscurantisme qui les ensevelit.

    Ce n’est pas un hasard, si mercredi 9 janvier, un jury issu de l’organisation du colloque autour du centenaire, a décidé de créer un prix Simone de Beauvoir. Il sera décerné chaque année à une femme qui s’est illustrée dans son combat pour la liberté. La deuxième vague du féminisme, la nôtre, ne s’est pas tant préoccupée d’égalité que de liberté. Avec, comme préalable, la liberté de disposer de nos corps appropriés. Le premier prix Beauvoir, cette année, nous l’avons donné à deux femmes exemplaires pour leur résistance à la barbarie islamiste : Ayaan Hisrsi Ali et Taslima Nasreen. De là où elles sont prisonnières, elles nous ont envoyé par l’entremise de leurs éditeurs, un message de gratitude, où elles exprimaient leur émotion d’appartenir à la lignée de Beauvoir et de toutes les femmes rebelles. Car évidemment, elles n’ont pas pu assister à la remise du prix.

    Tombe Simone de Beauvoir J’ai rencontré Simone en 1970 lors de la renaissance du féminisme en France. Jusqu’à sa mort en 1986, elle a été à nos côtés, collaboratrice fidèle et discrète. Partie prenante de toutes nos actions et écrits, entre autres, le manifeste des 343 pour la liberté de l’avortement, et la Ligue du droit des femmes, qui devait suppléer à l’incurie de la Ligue des droits de l’Homme, pour qui la discrimination frappait exclusivement l’homme, de préférence étranger.

    Au fil du temps, nous sommes devenues amies. J’allais lui rendre des visites régulières rue Schoelcher. Simone était une femme très séduisante, des yeux bleus lumineux, un port fier, des traits réguliers. La couverture du Nouvel Observateur de début janvier, d’un opportunisme douteux – imagine-t-on Sartre à poil sur une couverture de magazine ? - nous a révélé la beauté de son corps. Mais on a gardé d’elle l’image d’une « intellectuelle » revêche, parce qu’une femme intelligente ne saurait être belle, aussi.

    Elle m’a servi de modèle de vie, comme à tant de femmes. Sa volonté d’assumer sa liberté et de donner un sens à sa vie par l’écriture et l’engagement, sa réussite d’écrivaine, son couple avec Sartre, dégagé des contraintes du mariage et de la maternité, ses amours bisexuelles ouvraient le champ des possibles et offraient une alternative à la médiocrité du choix de vie ambiant. Le personnage m’a fascinée, je n’ai pas été déçue par la personne. D’une modestie remarquable, comme le sont les « grands », d’une rare qualité d’écoute, de la générosité et de la droiture. Elle avait la stature du mythe qu’elle est devenue, tout le contraire d’une star, ce mot horrible à la mode. Quand A2 a fait son portrait en 1985, dans le cadre d’émissions consacrées à de grandes figures du féminisme, elle n’a pas voulu figurer seule,« en vedette », mais a tenu à s’entourer sur le plateau de ses amies féministes à qui elle a donné la parole. « Vous avez plus de choses à dire désormais que moi », a t-elle déclaré. Au lieu de s’accrocher à son pré carré, comme tant d’autres, elle a passé le flambeau.

    Simone préfigure notre avenir, dans le meilleur des cas. Elle en a tracé la voie prometteuse, à travers ses choix de vie audacieux. Pour elle, comme pour nous, le féminisme ne se réduit pas à cette seule lutte pour l‘égalité, où on l’enferme aujourd’hui. Ce terme d’égalité est ambigu. Egalité avec qui ? Avec l’homme ? Pour les mêmes droits, oui. Pas pour s’aligner sur son modèle. On ne naît pas plus homme qu’on ne naît femme. La « virilité » à laquelle doivent se conformer les garçons en fait des robots compétitifs, cogneurs et castrés affectivement. Ils en sont autant victimes que les femmes, ainsi que la planète, ravagée par les conséquences de leur tentative de maîtrise irresponsable de la nature.
    L’égalité des droits est le marchepied élémentaire qui conduit à d’autres ambitions. Le féminisme propose une réflexion sur l’archaïsme de la relation humaine et les manières de la civiliser. Il fait œuvre de civilisation. En redonnant sa dignité à une moitié de l’humanité, il tire l’autre vers son humanité. Il concerne donc autant, sinon plus, les hommes que les femmes.

    « Prenons garde que notre manque d’imagination dépeuple toujours l’avenir ; il n’est pour nous qu’une abstraction ; chacun de nous y déplore l’absence de ce qui fut lui … entre les sexes naîtront de nouvelles relations charnelles et affectives dont nous n’avons pas idée. » ( « Le deuxième sexe » ).

    Et elle se plaisait avec nous à imaginer la consternation probable de nos lointains successeurs devant la barbarie des relations entre sexes. Castor était un spécimen humain hors pair, elle nous invite à rêver à une humanité qui lui ressemblerait…

    Victoire

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