Cette fiction a été écrite à la fin des années 1970. Elle est inspirée par le petit port de pêche dans lequel j’ai passé ma jeunesse (1940-60) et où je suis revenue vivre, mais aussi largement par le mouvement des femmes, tel que je l’ai vécu et tel que j’aurais souhaité qu’il se poursuive.
Strabon, géographe grec du premier siècle de notre ère, décrit ainsi une île de l’Océan Atlantique, située « devant l’embouchure de la Loire et pas tout à fait en haute mer » (Le Croisic ?) : l’île est « habitée par les femmes des Samnites, possédées de Dionysos … Aucun homme ne met le pied sur cette île ; en revanche, les femmes elles-mêmes traversent l’eau pour s’unir à leurs maris et s’en retournent ensuite… » (Géographie IV.4 – Cité dans Peurs Bleues de Mickaël Augeron, Annick Fenet, Mathias Tranchant – Ed. La Corderie Royale - 2007)
LES FEMMES DE PLOUBÉZÉMEC
A Tante Juju Qui s’en est allée Un dernier jour d’été 1977 L’histoire que je vais vous conter est vraie de vraie, parole de Ploubézémecoise ! Et la parole d’une Ploubézémecoise, c’est pas de la roupie de sansonnet. Croyez-moi. On était dans les années cinquante ou soixante... et puis même si c’était quarante, hein ! Les dates, les chiffres ce n’est pas mon domaine, notre histoire à nous les femmes s’écrit dans les faits divers des journaux. C’était l’année de mes 11 ans, ça c’est un repère historique ! Nous vivions M’man, Tante Juju et moi à Ploubézémec, sorte de bout du monde entouré par l’océan et relié à la terre par une étroite langue sableuse. Une presqu’île, quoi. Nous n’étions pas riches, mais nous vivotions grâce à une recette secrète de guillaré au beurre que M’man confectionnait et que Tante Juju allait vendre au marché tous les matins. Moi, j’aidais l’une, j’aidais l’autre, mais j’aimais surtout le sirop de la rue, courir le long de la digue, farfouiller dans les cales des vieux bateaux ou escalader les rochers sur la côte avec mes copines Anicette Troissan et Annie Troissansète. "Joue" disait M’man "Joue, tu n’ joueras jamais assez. Si tu savais comme j’ai joué quand j’étais une petite fille !" En sortant de l’école à midi, j’allais retrouver Tante Juju, qui assise sur son beurchet , achalée par une matinée passée à potiner sur les degrés de chaleur du pays, m’attendait afin que je l’aide à transporter son fourbi dans la carriquelle . On retrouvait M’man à la maison, le nez dans ses drigailles , évaluant de son œil expert, combien de mouchoirs ou de torchons elle pourrait tirer de tel drap usé ou comment détricoter et retricoter de vieux pulls pour en faire des neufs (toujours à rayures maintenant, car je grandissais tellement, à ce que prétendait M’man, qu’il fallait deux vieux pulls pour en faire un neuf, "Et bientôt" prophétisait-elle, "il en faudra trois !"). Mais cette année-là, elle semblait plutôt portée sur le tricotage de chaussettes pour l’hiver à venir. Ca c’était notre vie quotidienne.
Autour de nous Ploubézémec. La vie était simple à Ploubézémec, il s’agissait seulement de choisir son camp : l’école ou l’église ? Les rouges ou les blancs ? Les laïques ou la curaille ? Quelquefois cela posait de petits problèmes. Tenez, par exemple chez nous, issues d’une mère catholique et d’un père franc-maçon, M’man et Tante Juju avaient été mises à la laïque, seul point d’accord entre les grands parents. Mais Tante Juju n’avait jamais pu reconnaître sa gauche de sa droite, tantôt brebis de l’abbé Ducouille-Bougie, tantôt supporter de choc des Marsouins Rouges (l’équipe de foot des laïques), elle mangeait à tous les râteliers, comme disait M’man. Quant à M’man elle s’était élevée au-dessus des partis en croyant dur comme fer en la réincarnation. Moi, on ne m’avait pas demandé de choisir, j’allais à l’occasion avec Anicette Troissan et Annie Troissansète pisser de rire au confessionnal ou voler des cerises dans le jardin de l’institutrice. C’est vous dire que des tensions existaient à Ploubézémec qui faisaient éclater des querelles, mais cela se passait entre hommes, essentiellement, et à périodes fixes. Par exemple au coquaneux c’était la mêlée générale, après on n’en parlait plus pendant plusieurs mois. C’était l’époque où les femmes de Diguedaine, de Jabot Rouge ou de Tétine de Boucaud se juraient bien de ne pas se fâcher, même si leurs maris se tapaient sur la goule. Cette année dont je vous parle, le coquaneux était passé, l’été n’était pas arrivé avec son cortège de baigneurs armés de haveneaux et de cannes à pêche, mais les élections municipales approchaient. Les Blancs tenaient la mairie depuis cinq ans et les Rouges fourbissaient leurs armes pour la leur enlever. Ce dimanche-là, on fêtait Saint-Bézémec notre patron à tous, que chacun investissait d’une ferveur particulière selon qu’il était blanc, rouge ou femme. Les Blancs honoraient en lui le protecteur des veuves, des orphelins, des infirmes, des malades, des pauvres méritants, de nos vaillants soldats et des chiens égarés, et il faut le dire, ce n’était pas trop que d’invoquer Saint-Bézémec, car au point où ils en étaient, ces pauv’êtres là avaient bien besoin de son aide. Les Rouges célébraient en lui le premier combattant pour la justice contre l’injustice dans notre Bretagne en lutte contre les éléments déchaînés, la marée noire et l’occupant français. Quant aux femmes, elles bénissaient Saint-Bézémec défenseur des femmes battues, voilées, violées, déchiquetées, écartelées, noyées, ressuscitées et leurs voix reconnaissantes s’élevaient vers le ciel en une prière fervente : "O Saint Bézémec, O Marie conçue sans péché, faîtes que je pèche sans concevoir !" Le dimanche dont je vous parle, l’abbé Ducouille-Bougie et ses ouailles devaient se rendre en procession au Mont Desnigo, où était organisée une gigantesque kermesse, dans le but de capter un maximum d’électeurs. Les Rouges n’étaient pas en reste, ce même jour devait se dérouler un match amical entre les Marsouins Rouges de Ploubézémec et les Dauphins Roses de Plouguerneuf. Le matin Tante Juju avait réalisé des affaires en or. Tous les guillarés de M’man avaient été vendus, d’une part à l’abbé Ducouille-Bougie pour maintenir le moral de ses ouailles pendant la procession et la kermesse, d’autre part à Barricot le responsable de la buvette du stade. Avant la fin de la journée tout Ploubézémec en aurait goûté des guillarés de M’man, sans compter que cela allait mettre du beurre dans nos épinards car M’man avait réalisé une opération du diable en rachetant pas cher à la meunière tout un stock de farine provenant du pays du bœuf brin-de-zinc, et dont paraît-il personne ne voulait. M’man et la Meunière qui n’étaient ni superstitieuses, ni racistes ne s’étaient pas appesanties sur cette question. Tante Juju avait décidé de prendre le vent en direction de l’église de Saint Bézémec en début d’après-midi, puis de filer au foot en fin de journée à cause du concours de pronostic. Il n’était pas question que M’man aille chez les blancs, mais d’autre part elle n’aimait pas le foot, car disait-elle "Tous ces gars qui courent après une balle ont-ils l’air de culs de veau ! ", alors elle devait passer la journée chez Mariette Cabelduc. Anicette Troissan, Annie Troissansète et moi, avions décidé d’une partie de pêche aux crabes dans les rochers. Le soir, en rentrant vers la maison, le village me parut animé de façon inhabituelle. Des femmes couraient dans tous les sens entraînant tant bien que mal leurs gueurrouées ouignantes et je croisais même les voitures des pompiers de Plouguerneuf et de Morlémec qui n’en pouvaient plus de pimponner. Je taillais dans la brume jusqu’à la maison. "Y aurait-y le feu ? " que je demandais à M’man. "J’sais pas. Juju n’est pas rentrée, on va aller au-devant d’elle. Mais avant peigne-toi, t’es toute répouillée ." Ni une ni deux, nous voilà qui filons bras dessus, bras dessous vers le terrain de sport. Plus on approchait du stade, plus on croisait de femmes et leurs gueurrouées courant en sens inverse. Enfin, on aperçoit Juju, en selle sur son hirondelle , sans freins ni sonnette, se frayant autoritairement un passage dans la foule aux cris de "Hep ! Hep ! attention d’vant". Elle s’écrase à nos pieds en essayant de rattraper au vol son râtelier. "Ma doué, mais qu’est ce qui se passe ? lui demande M’man, pendant que je ramasse les sucettes échappées des poches de Tante Juju. "J’comprends rien. I foleillent tous que je vous dis, i foleillent. V’là t-y pas qu’ils se sont tous mis à se taper sur la goule sans raison à la fin du match. Et moi qu’avait bon au concours de pronostic, qui c’est-y qui va me donner la bourriche maintenant qu’i zont tous riboulés dans le bouillon près du stade ?". "Le mieux c’est de filer le train aux autres" dit M’man. On suivit le mouvement et on se retrouva place de la criée, sur le port. Des femmes et leurs pignoux il en arrivait des flopées. On avisa la grand-mère, la mère et la fille Guette-au-Trou, on pouvait compter sur elles pour tout nous raconter. A leurs dires, à la fête de Saint-Bézémec y’avait eu du grabuge aussi. Le sacristain avait commencé par asséner un coup d’encensoir sur la tête de l’abbé Ducouille-Bougie au moment où celui-ci, de sa voix de feurzet entonnait l’Ave Bézémec, puis le maître d’école Le Talochec avait essayé d’étrangler le capitaine des gendarmes Bijarnec, et tout avait dégénéré en une bagarre générale. En ce moment les pompiers de Morlémec et de Plouguerneuf (les nôtres étant hors de combat) repêchaient les Ploubézémecois qui étaient tombés à la baye et qui du coup méritaient bien leur surnom de culs-salés. On resta sur la place jusque tard dans la soirée à observer les allées et venues des ambulances qui faisaient le trajet entre Ploubézémec et les hôpitaux de la région où l’on transportait les pauvres ploubézémecois. D’hommes cette nuit-là, il ne resta plus que la statue en granit de Saint-Bézémec.
Ma doué benniguet, mais que va t-il se passer à Ploubézémec ? Suite au prochain numéro…
