Un geste d’amour à Saint Pierre de Rome
Susanna est têtue. Chaque Noël, elle tente d’approcher le Saint Père ; elle l’adore, et chaque année, elle échoue. Pour le Noël 2009 elle a mis toutes les chances de son côté : entraînement intensif au saut d’obstacles durant l’année, achat d’un jean assez large pour sauter les barrières de protection, et elle a fait nettoyer sa belle veste rouge pour qu’il la remarque. Et enfin, elle y est parvenu, sauf que plusieurs vigiles l’ont précipitée par terre ; mais elle n’a pas lâché la chasuble de Benoît ; le prénom du Saint Père, qui, du coup, s’est effondré droit comme un pantin, mitre et crosse répandues sur le sol de la belle demeure de Saint Pierre. Pourquoi tant de passion, Susanna ? Elle a pourtant appris, depuis 25 ans qu’elle est au monde, que les prêtres sont chastes et résistent à l’amour des femmes. Mais elle n’y croit pas. Elle a vu comment se comportaient ses cousines, un peu plus vieilles qu’elle, avec les curés de certaines paroisses de sa vallée d’origine. Alors ? Susanna aime Benoît, son air coincé, son regard froid, ses rares sourires aux anges et la douce mélopée de sa voix. Personne ne l’a comprise. La foule a hurlé de peur de perdre son papa et les media ont émis un jugement unanime, répété de par le monde entier : « cette jeune femme est apparemment déséquilibrée. » Donc ce fut pour elle, direct, l’asile psychiatrique. Je devine que la plupart des personnes qui se sont égarées dans le site des Lionnes n’ont pas regardé depuis longtemps, voire jamais, la messe de Minuit et la bénédiction de Noël sur la grande place de Rome, le lendemain. Pourtant il faut voir ou revoir ce grand classique patriarcal qui déroule ses fastes et affiche son arrogance, en raison, dit-on, de la naissance d’un bambino à Bethléem deux mille et neuf ans plus tôt. « Apparemment déséquilibrée… » Regardons la scène avec des yeux neufs. Que voit-on : une jeune femme seule, éperdue d’amour, parmi des vieillards défilant à la queue leu leu, eux-mêmes entourés de jeunots imberbes et de quadras qui attendent de doubler leur âge pour espérer un jour parader sur la belle chaire de Saint Pierre, toute de bronze doré, de marbres colorés, et de sculpture en stuc. Une longue suite de mâles habillés comme les plus flamboyants des princes de la cour de Louis XIV. On chercherait en vain une femme dans cette foule – évidemment déséquilibrée- de porteurs de quéquette. Pourtant le jour de la Bénédiction sur la place, rassemblées par délégation nationale, semble-t- il, des femmes, on en voit. Plein de petites Susanna, des jeunes, des vieilles, des brunes, des blondes, des jaunes, des noires, des qui pleurent, des qui sont en extase, des qui applaudissent. Elles sont là, debout, sur le parterre, à agiter des drapeaux et attendre une parcelle d’attention, un atome de considération, petit peuple dévoué à l’église, cette église dont Benoît nous dit qu’elle est comme le Vierge Marie qui offre au monde un fils qu’elle a reçu en don ( bien sûr elle n’est pour rien dans la conception) . Spectatrices d’une scénographie papale qui les exclut et les instrumentalise. Les paroles murmurées de Benoît s’envolent dans l’air froid de l’hiver… un mot pour les humbles et les pauvres, à ne pas oublier et, pour finir, un petit coup d’encens, pour le shoot. Au nom du père, du fils, et du Saint Esprit. Oui, c’est clair, sans moi. Françoise Flamant
